“Apre rivière de la nuit”


 

Une bonne empoignade. Voilà ce qu’il allait donner à Victor. Voilà ce dont il avait besoin après vingt ans d’absence. Lui faire comprendre par la force de sa main, le geste masculin, charismatique, sa présence physique et volontaire. Une bonne empoignade. Un nouveau baptême. Ils redeviendraient ainsi père et fils.

Fils… Il n’a jamais exercé en tant que tel. En tant que père oui, non sans difficulté, depuis pas très long temps. D’où le besoin de ce baptême, d’où le besoin d’exercer aujourd’hui ce rôle qu’il a depuis très jeune refusé. Fils, père, petit fils… Il comprend maintenant ce que Victor avait pu sentir lorsque tard dans la nuit, il découvrait la chambre de son enfant vide. A peine dix ans lorsqu’il décida d’être adulte. Pour ne revenir qu’aujourd’hui, 15 ans après.

Les orangers qui entourent la Villa parentale ont les mêmes couleurs de jadis. Odeur de l’été, fraicheur de nuit posée sur les feuilles vigoureuses; a un kilomètre de la grande demeure, le parfum de ces fruits lui parvient déjà. L’envie de partir à nouveau. Eviter l’empoignade si prés du but, devenir père comme il était devenu adulte, en humant les orangers, d’ailleurs.

Il franchit les portes de l’entrée et reconnait de suite l’entretien du jardin. Les géraniums longeant le chemin de cailloux, les canapés en osier sous les parasols immaculés, la sobriété du confort beige de la terrasse… Après le diner, dans cette terrasse si intime, Victor aimait à écouter de la musique, se « délecter » sur les accords intelligents et sophistiqués que seuls certains mélomanes aimaient à apprécier.

Le luxe discret de cette maison ce sont les orangers qui lui fissent comprendre. Rejeter par la même occasion. La couleur dorée de ces fruits à la peau âpre, sous la rivière de la nuit s’approchant par le sud du jardin.

Ce soir là, l’accord fatigué d’une vielle accordéon au loin de l’entrée suffit pour déclencher l’odorat de l’enfant. Alerté par ce son il sent pour la première fois le parfum des agrumes au delà du quotidien de son père, au-delà du jardin où tout n’est que calme et volupté. En face de la porte, les yeux du gitan reflétant la rivière nocturne sur les orangers lui suffissent. Le corps suintait le parfum amère des fruits qu’il venait d’apercevoir et il ne eut point besoin d’empoignade pour cette rencontre là.

La poussette est lourde, son fils silencieux. Il l’aime ce petit homme venu par surprise grâce à une autre rivière de nuit. Pourtant il ne pourra pas l’élever seul. La peau amère de son quotidien est trop rude. Pour pouvoir devenir père un jour, pour que son fils puise lui donner une empoignade à son tour, il lui faudra bien ce jardin, ces chaises longues aux couffins beiges en lieu et place de berceaux.

Au deuxième étage de la villa, la lumière de la chambre de Victor s’éteint. Il l’imagine en descendant les escaliers, le pas lourd, réfléchi. Qui se tient en bas ? Qui vient le visiter ce soir là ? Il entend un son d’accordéon puis il le voit partant en voiture. Pas de poigné de mains, mais une poussette. La poussette où il trouvera son enfant, au moins pour dix ans, avant que celui-ci ne décide de quitter la demeure, à la recherche de sa peau de chagrin. L’odeur des orangers, la coulée de la nuit. Ailleurs.

Esta entrada fue publicada en Contes, Français. Guarda el enlace permanente.

Responder

Introduce tus datos o haz clic en un icono para iniciar sesión:

Logo de WordPress.com

Estás comentando usando tu cuenta de WordPress.com. Cerrar sesión /  Cambiar )

Google photo

Estás comentando usando tu cuenta de Google. Cerrar sesión /  Cambiar )

Imagen de Twitter

Estás comentando usando tu cuenta de Twitter. Cerrar sesión /  Cambiar )

Foto de Facebook

Estás comentando usando tu cuenta de Facebook. Cerrar sesión /  Cambiar )

Conectando a %s